non-dualité, bouddhsime, gnose, méditation

PRISE DE REFUGE

L

a voie proposée par le bouddha commence avec la prise de refuge. Donc, une personne est dite « bouddhiste » si elle a pris refuge dans les 3 Joyaux.

Le premier des 3 Joyaux est le bouddha. Si l’on considère que notre vie est comparable à un rêve, que toutes les expériences que nous y faisons sont de nature onirique, et que le corps que nous possédons actuellement est un corps de rêve, nous pouvons nous demander s’il est possible de nous éveiller. La réponse est que c’est possible, et que c’est ce qu’a réussi à faire le Bouddha Shakyamouni il y a 2500 ans. Par extension, toutes les personnes qui ont réussi cet exploit sont appelées « bouddha », qui signifie « éveillé ». Un bouddha est donc quelqu’un qui perçoit tout phénomène comme étant une création de l’esprit, tandis qu’un être ordinaire perçoit tout phénomène comme ayant une existence propre. Les bouddhas et les êtres ordinaires ne sont pas fondamentalement différents : on peut donc considérer un bouddha comme étant un être ordinaire « éveillé », et un être ordinaire comme étant un bouddha « endormi ».

Le deuxième objet de refuge est le dharma. Les bouddhas vivent dans la réalité (que l’on appelle svahabkakaya) et possèdent un corps réel (que l’on appelle dharmakaya), mais ce niveau est beaucoup trop subtil pour pouvoir être perçu par les êtres ordinaires. Toutefois, grâce à leur pouvoir et à leur compassion sans limite, ils sont capables de s’incarner à l’intérieur du rêve des êtres ordinaires (le samsara) et de prendre un corps de rêve (appelé roupakaya), afin d’expliquer à ces derniers la méthode qui leur permettra de s’éveiller. Cette méthode s’appelle le dharma. Donc pratiquer le dharma signifie mettre en pratique les enseignements du bouddha. Mais une pratique que l’on fait en rêve peut-elle vraiment nous permettre de nous éveiller ? Shantideva répond à cette question :

« Les bienfaits issus (de la vénération) d’un bouddha semblable à une illusion sont analogues (à ceux qui proviennent d’un bouddha) existant réellement. »

Le troisième objet de refuge est la sangha. Le nombre de personnes qui connaissent l’existence de la voie de l’éveil étant déjà infime, le nombre de personnes qui s’efforcent de progresser sur une telle voie l’est encore plus. Les personnes ayant un tel but étant extrêmement rares dans notre société, celle-ci ne nous pousse pas du tout à avancer dans cette direction. Donc, si notre but est d’atteindre l’éveil, trouver une communauté composée de personnes ayant le même but que nous, est extrêmement précieux. Une telle communauté s’appelle une sangha.

Pourquoi prendre refuge ? Parce que nous sommes dans situation douloureuse dont nous ne pouvons pas nous sortir par nous-mêmes. En analysant notre situation, nous pouvons voir que nous n’avons pas la moindre liberté. Nous n’avons pas choisi, consciemment,  de naître sur terre, d’avoir un corps fait de chair et de sang, d’avoir les yeux de tel couleur, les cheveux de tel couleur, nous n’avons pas choisi nos parents, ni le lieu de notre naissance. Le matin, nous allons aux toilettes, mais nous n’avons pas le choix, nous sommes obligés de vider notre vessie, puis nous allons manger, mais là encore nous n’avons pas le choix, nous sommes obligés de remplir notre estomac. On pourrait objecter à cela que nous avons tout de même choisi certaines choses, comme notre profession par exemple. Mais si nous avons choisi telle ou telle profession, c’est en fonction de nos conditionnements, de nos aptitudes, parce que nous nous sentons plus aptes à faire un travail intellectuel que manuel, ou l’inverse. Et il est clair que ce n’est pas nous qui avons choisi quelles seraient nos aptitudes. Notre vie est une succession d’évènements heureux et malheureux. Que ce soit les évènements heureux, ou au contraire les évènements malheureux qui prédominent dans notre vie, n’a pas vraiment d’importance. Le vrai problème est que nous n’avons pas choisi, consciemment, de vivre ces évènements. Bien qu’en apparence, certains soient riches et d’autres pauvres, certains malades et d’autres en bonne santé, en réalité, nous sommes tous prisonniers, esclaves de notre karma, qu’il soit bon ou mauvais. Si l’on considère de plus que nous pouvons mourir à tout moment, alors nous finissons par voir notre situation telle qu’elle est : nous sommes comme une bulle à la surface d’un océan tempétueux. Nous sommes infiniment petits, faibles et fragiles. Imaginons que nous soyons des naufragés, au milieu de l’océan: de puissants courants (le karma) nous entraînent, sans que nous puissions rien faire, tandis que les flots menacent à tout moment de nous engloutir. Même si certains sont confrontés à des flots déchaînés, tandis que d’autres sont dans des eaux calmes, nous sommes tous perdus au milieu de l’océan. Quelle situation misérable ! Nous sommes dans la même situation qu’une personne perdue dans le désert : nous ne savons pas où nous sommes, nous ne savons pas où est la ville la plus proche et nous ne savons pas comment y aller. Mais si, par chance, nous rencontrons un guide qui peut nous donner une carte, nous dire où nous sommes, où nous devons aller, et quel chemin prendre pour y aller, il est clair que nos chances d’être sauvés augmentent considérablement. Ce guide est ce que les bouddhistes appellent maître spirituel, ami spirituel ou encore père-mère spirituel.

Le maître spirituel est la porte qui donne accès aux 3 Joyaux.[1] En effet, le maître n’est ni plus ni moins qu’un « bouddha vivant », son enseignement est le « dharma », et le monastère ou la communauté qui dépend de lui est la « sangha ». Si tous les êtres cherchent le bonheur, mais que la plupart ne le trouvent pas, c’est parce qu’ils se prennent eux-mêmes comme refuge, comme guide. Mais hélas, nous sommes comme des petits enfants sans expérience qui ne connaissent pas les lois de causes à effets, ni les tenants et les aboutissants de leurs propres actes. Nous sommes donc un refuge non fiable. Par contre, le gourou triple joyaux est comparable à un adulte véritable, expérimenté, qui connaît les résultats à court et à long terme de chaque action : c’est un refuge fiable. D’une manière générale, lorsque nous faisons la volonté de quelque chose de plus évolué, de plus conscient  que nous (la volonté d’un bouddha, d’un bodhisattva, etc…), nous progressons ; mais, lorsque nous faisons la volonté de quelque chose de moins évolué que nous, de moins conscient que nous (un animal, une plante - l’alcool et les drogues sont produits à partir de plantes -, la télévision, l’argent, la nourriture, etc…), nous régressons.

« Ceux qui sont conscients ne meurent pas, ceux qui sont inconscients sont déjà morts » (Dammapada).

L’analogie la plus fréquemment employée est celle-ci : nous, les êtres ordinaires, devons nous considérer comme étant des « malades », le bouddha comme étant un « médecin », le dharma un « médicament », et la sangha un « hôpital ». Vouloir atteindre l’éveil, c’est à dire la « guérison » ultime, en comptant sur nous-mêmes, c’est à dire en comptant sur un « médecin non qualifié » et sur l’« automédication », sans nous appuyer sur les 3 Joyaux, est une entreprise vouée à l’échec. De même qu’une personne gravement malade, qui refuserait d’aller voir un médecin, de suivre un traitement et d’aller dans un hôpital et ne compterait que sur elle-même pour s’en sortir, n’obtiendrait, dans le meilleur des cas, aucun résultat, et autrement, une aggravation de son état de santé.

Pratiquer la méditation, espérer obtenir des résultats sérieux, sans avoir une relation avec un maître vivant n’a donc aucun sens. Des personnes (comme Milarépa, le saint le plus connu du Tibet) qui avaient un potentiel extrêmement élevé et des capacités hors normes, n’ont obtenu aucun accomplissement en pratiquant les méditations les plus élevées, sans y avoir été introduit par un maître authentique. Au contraire, ces personnes obtinrent de vrais accomplissements en effectuant des pratiques apparemment absurdes, sur ordre de leur maître, comme construire un édifice en pierres, pour juste après le détruire et replacer chaque pierre où elle était dans la nature. Que nos pratiques soient couronnées de succès ou pas, cela ne dépend pas tellement de notre comportement, mais plutôt de notre capacité à attirer et à recevoir la grâce du maître[2]. Et il faut préciser que la prise de refuge, la dévotion au maître, n’est pas quelque chose qui est sensé s’arrêter lorsque nous atteignons l’éveil, mais qui est sensé atteindre sa perfection à ce moment là. Maitreya (le bouddha du futur) atteignit l’éveil avant son maître, le Bouddha Shakyamouni (le bouddha de notre ère), mais il continua toujours à le considérer comme son maître et à l’honorer.

Le véritable gourou, le véritable bouddha, le véritable dharma et la véritable sangha sont (présents dans) chaque atome de l’univers. La vie, la réalité, est le véritable gourou, le véritable refuge. Mais à causes des voiles qui obscurcissent notre esprit, nous ne voyons pas la vie, la réalité telle qu’elle est. Nous devons donc commencer par entrer en relation avec un maître en chair et en os, puis celui-ci nous montrera comment enlever les voiles de notre esprit, afin que nous puissions voir le maître véritable en toute chose et en tout lieu. Le monde dans lequel nous sommes est le reflet de notre esprit : lorsque notre esprit est clair et lumineux, l’univers tout entier semble et lumineux, tandis que lorsque notre esprit est obscur, tout l’univers semble obscur. Le fait d’avoir une relation avec un maître spirituel authentique est la plus grande des bénédictions, car cela signifie qu’au sein de notre esprit le maître intérieur est né, le maître extérieur étant le reflet du maître intérieur. Le maître n’est donc pas une personne autre que nous-mêmes. Si en apparence le maître semble différent de nous, c’est parce qu’en réalité il est (proche de) ce que nous sommes, alors que nous, nous en sommes loin ![3] Le maître nous dit tout haut ce que notre cœur nous dit tout bas.

Il est aussi important d’avoir un maître, afin que les enseignements contradictoires du Bouddha ne provoquent pas la confusion dans notre esprit. Le Bouddha a enseigné de différentes manières, à différents niveaux, en fonction des capacités de ceux qui venaient à lui. Voici un  exemple :

« Les bouddhas ont mentionné : « le je existe », ils ont aussi enseigné : « le je n’existe pas » ; mais ils ont encore proclamé que n’existe aucun je ni aucune absence de  je. » (Nagarjuna)

La 1ère affirmation s’adresse aux pratiquants de motivation inférieur, la 2ème aux pratiquants de motivation intermédiaire et la 3ème aux pratiquants de motivation supérieur. En somme, du point de vue littéral, tous les enseignements du Bouddha sont en contradiction les uns avec les autres ; mais du point de vue du sens, il n’y a aucune contradiction dans ces enseignements. Du point de vue littéral, aucune vérité révélée par le Bouddha est plus vraie que son contraire ; du point de vue du sens, tout ce qu’a révélé le Bouddha est exact. Mais saisir le point de vue littéral est très facile : il suffit d’entrer dans une bibliothèque et de lire les textes racines du bouddhisme. Tandis que saisir le point de vue du sens est très difficile : il faut pour cela comprendre dans quel contexte le Bouddha  a donné ses enseignements, avec quel état d’esprit, à qui ceux-ci s’adressaient. Et surtout comprendre le sens véritable que le Bouddha a donné aux mots qu’il a utilisés.

Avoir une relation avec un maître authentique, c’est-à-dire un maître qui a fait l’expérience de la nature de l’esprit, est nécessaire, mais pas suffisant, pour atteindre l’éveil. Il faut encore que de notre côté, nous développions une foi sincère à son égard. Les tibétains disent que celui qui considère son maître comme un bouddha recevra de lui les bénédictions qu’il aurait pu obtenir d’un bouddha, celui qui le considère comme un bodhisattva recevra de lui les bénédictions qu’il aurait pu obtenir d’un bodhisattva et celui qui le considère comme un être ordinaire ne recevra de lui aucune bénédiction.

Après avoir pris refuge dans les 3 Joyaux, il n’est pas logique de continuer à faire des actes négatifs, vus que ceux-ci nous interdisent l’accès à l’éveil. Dès lors, nous veillerons à respecter les préceptes relatifs à la libération individuelle. Mais comme nous sommes habitués à être depuis longtemps l’esclave de nos mauvaises habitudes, nous pouvons avoir des difficultés à abandonner celles-ci, surtout si nous pensons : « je ne devrais pas faire ceci, je devrais faire cela. » Si notre professeur de natation nous dit de sauter dans l’eau, et que nous allons au bord de la piscine, puis bloqués et tétanisés, nous nous répétons, comme s’il s’agissait d’un mantra : « je dois sauter dans l’eau, je dois sauter dans l’eau, etc… », nous allons nous sentir de plus en plus mal à l’aise. Il faut donc distinguer le fait de penser « je dois sauter dans l’eau » sans se jeter à l’eau et le fait de se jeter à l’eau sans penser « je dois sauter dans l’eau ». Comme disent les tibétains : 

« Fiez-vous au message du maître, non à sa personnalité. Fiez-vous au sens, non aux mots seuls. Fiez-vous au sens ultime, non au sens relatif. Fiez-vous à votre esprit de sagesse, non à votre esprit ordinaire qui est perverti. »



[1] En fait, on retrouve les 3 Joyaux dans toutes les religions. Par exemple, pour un chrétien, le christ est l’équivalent du bouddha, les évangiles l’équivalent du dharma, la communauté chrétienne l’équivalent de la sangha, et le prêtre l’équivalent du lama. Pour un moine par exemple, Saint François sera le 1er objet de refuge, ses préceptes le 2ème objet de refuge, et la communauté des franciscains le 3ème objet de refuge.

[2] « En fait, on dit en Inde que l’une des plus grande bénédiction que l’on puisse recevoir dans sa vie est de jeter ne serait-ce qu’un regard sur un vrai maître, sans parler du fait de lui parler ou de passer du temps en sa compagnie. Le darshan ou vision du maître est considéré comme plus puissant que n’importe quelle connaissance apprise intellectuellement, car le fait de voir le maître constitue une perception directe de la réalité. (…) Il n’y a rien dans l’univers qui remplace la puissance de bénédiction d’un authentique maître spirituel. La qualité de grâce que il ou elle transmet est totalement mystérieuse, irrationnelle, inexplicable, intangible, et elle se voit pourtant clairement dans la vie de ceux qui sont engagés sur le chemin. Dans la relation au maître, on trouve une qualité d’aide qu’on ne pourra trouver nulle part ailleurs – que ce soit chez un thérapeute, auprès de sa famille, de la personne qu’on aime, etc. Cette qualité ajoute à toute situation qui se présente dans l’existence une possibilité divine. (…) Le vrai maître est le seul véritable atout que nous ayons dans l’existence ; un atout plus important que la santé, la richesse, l’intelligence ou la beauté physique. » (Lee Lozowick)

[3] Le maître souffre plus que nous quand nous souffrons, le maître nous aime plus que nous-mêmes nous nous aimons, le maître nous connaît mieux que nous-mêmes nous connaissons... Peut-être pourrait-on aller jusqu’à dire que le maître est plus nous-mêmes que nous ne le sommes !

  

Padmasambava, fondateur du bouddhisme tibétain
"Les 3 entraînements, résumé de la pratique bouddhiste"




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