La Nuit Obscure de l’Ame
Actuellement, je me sens comme si j’émergeais d’un mauvais rêve, d’une hallucination insensée …
Je réalise que depuis que je suis sur terre, je n’ai jamais réellement aimé quiconque, à commencer par moi-même.
Je ne sais pas pourquoi, mais je croyais que les gens étaient imparfaits. Je pensais « Moi, je suis imparfait, mes parents sont imparfaits, et la société est imparfaite ». Je pensais « Si moi je suis imparfait, cela vient du fait que mes parents n’ont pas été parfaits pour moi. Et s’ils n’ont pas été parfaits, cela vient en fait de la société qui est imparfaite, et qui donc conditionne les gens à être imparfaits. Et si la société est imparfaite, cela signifie que le monde est mal fait. Et si le monde est mal fait, cela prouve que Dieu - qui L’a créé - est imparfait! »
Maintenant, j’en viens à voir chaque être vivant comme étant parfait, totalement parfait et complet, ici et maintenant.
Peu importe ce que les gens font, je les accepte et les aime tels qu’ils sont, parce que leur coeur existe, parce que ils sont vivants, et que cette faculté d’exister est éternelle et absolue.
L’existence est un joyau qui dépasse l’entendement. Elle est semblable à l’espace sans limite qui contient tout, un espace rempli par une présence infiniment joyeuse et subtile. Au contraire de tout ce qui ce manifeste dans le monde, qui est temporaire, transitoire, semblable à un mirage ou à une illusion, cette présence est stable, et ne dépend de rien puisque rien n’est extérieur à elle. Cette présence est infiniment apaisante et bienfaisante…
Voici un texte du mystique St-Jean de la Croix, écrit au XVIè siècle, et qui explique bien en détail ce que j’appelle « mauvais rêve » ou « hallucination insensée » :
« Voyons à présent comment il peut se faire que cette lumière de contemplation, si suave et si charmante que l'âme ne peut rien désirer au-delà - car, nous l'avons dit, c'est à elle que l'âme doit s'unir, c'est en elle qu'elle trouvera tous les biens dans l'état de perfection auquel elle aspire -, voyons, dis-je, pourquoi son arrivée dans l'âme produit des effets si douloureux et si cruels.
Il est facile de répondre à cette question, et nous y avons déjà en partie répondu. Il n'y a de la part de la contemplation et de l'infusion divine rien qui puisse faire souffrir, elle n'apporte là où elle entre que suavités et délices, et par le fait elle les apportera un jour. La souffrance vient de la faiblesse et de l'imperfection dont l'âme est maintenant entachée et des dispositions où elle se trouve, dispositions qui sont opposées à la suavité et aux délices qui dérivent de la lumière divine. Celle-ci, en l'investissant, rencontre ces oppositions. Il est donc inévitable que l'âme endure tout ce que nous venons de dire.
Cette nuit obscure dispose et achemine à l'union dont nous parlons. L'âme alors doit être pleine et ornée d'une certaine magnificence glorieuse pour entrer en relation avec Dieu, car il renferme en lui des biens innombrables et des délices en si grande abondance qu'elle ne peut les posséder naturellement. Elle est en effet faible et impure. Comme Isaïe l'a bien dit : L'oeil de l'homme n'a pas vu, son oreille n'a pas entendu, et son coeur n'a pas goûté ce que Dieu réserve à ceux qui l'aiment (Is 64,3).
Il convient donc d'abord que l'âme soit mise dans le vide et la pauvreté d'esprit, purifiée de tout appui, de toute consolation et appréhension naturelle à l'égard des choses d'en haut et d'ici-bas. Vide, elle est pauvre d'esprit et dépouillée du vieil homme. Elle peut alors vivre de cette nouvelle et bienheureuse vie qui s'obtient par le moyen de cette nuit. C'est l'état d'union avec Dieu.
Comme l'amour qui lui sera départi dans l'union divine sera un amour divin, par conséquent très subtil, très exquis et très intime, un amour qui surpasse toutes les affections et tous les sentiments forcément imparfaits du mental, comme aussi tous les appétits de cette puissance, il faut pour qu'elle soit rendue capable de goûter par union d'amour une si divine affection, une délectation si sublime, il faut, dis-je, qu'elle soit d'abord purifiée, anéantie en toutes ses affections et en tous ses sentiments, et à cet effet laissée en proie à l'angoisse et à la sécheresse. Cet état se prolongera autant qu'il sera nécessaire, au vu de tous les conditionnements naturelles qui sont en elle, tant à l'égard des choses divines qu'à l'égard des choses humaines.
L'âme ainsi exténuée, desséchée, dégagée, dans le feu de cette obscure contemplation, de tous les genres de démons, comme le coeur du poisson que Tobie plaça sur les charbons (Tb 6,17-18; 8,2), elle se trouvera dans une disposition toute nouvelle de pureté et de simplicité.
Alors, toutes les contrariétés actuelles et habituelles dont elle était encore entachée, comme nous l'avons dit, ayant disparu, elle sera capable des touches sublimes et extraordinaires du divin amour, dans lequel elle se verra transformée.
Elle demeurera en cet état jusqu'à ce que sont esprit soit assoupli, humilié, purifié, jusqu'à ce qu'il soit devenu assez subtil, assez simple, assez dégagé, pour ne faire qu'un avec l'esprit de Dieu, selon le degré d'union d'amour dont sa miséricorde a résolu de la gratifier. A proportion de ce degré d'union, la purification sera plus ou moins forte et durera plus ou moins longtemps. »